SAMIPA Monte-Carlo

SAMIPA et l'histoire de l'épopée de la télévision depuis ses débuts (France – Monaco)

Dans les années 20, Charles MICHELSON est un commercial pur et dur. Patron de presse à 36 ans, ses fréquentations l'ont amené à sympathiser avec Marcel BLEUSTEIN, déjà patron de Publicis, qui le présente à Georges MANDEL, alors Ministre des PTT, duquel MICHELSON deviendra conseiller.
 
On le retrouvera en 1936 au Maroc, rachetant la petite Radio Tanger pour en faire Radio Impérial, voix de la France pour son empire colonial. Il fera don de cette radio à la France en échange des droits d'exploitation et de 90% des bénéfices. Après la guerre, en 1945, il demande remboursement des dépenses engagées à Tanger. Ces actions de Radio Impérial sont maintenant portées par la Sofirad (Société d'état qui détient les actions des radios périphériques) qui détient aussi Radio Monte-Carlo.
 
Monte-Carlo a de gros projets d'extension en radio et télévision mais pas d'argent. Le premier objectif de Monte-Carlo, c'est le secteur des Ondes Courtes. Si on le donnait à MICHELSON pour taire ses atermoiements, cela ne coûterait rien. L'accord est signé en 1949.
 
Mais ceci n'était pas l'objectif de MICHELSON et le 22 octobre 1949, il réussira, par un tour de main dont il a le secret, à faire remplacer ces ondes radio par la sous-concession de T.M.C.
 
Pendant les discussions sur cette sous-concession, MICHELSON ne perd pas de temps entre le 27 et le 29 septembre. Avec l'ingénieur monégasque Robert MARCHISIO, il a déposé chez Maître REY et chez Maître AUREGLIA – Notaires – les statuts de six sociétés monégasques : Edition de Monte-Carlo, Propagande et Publicité, Spectacles et Programmes, Les Actualités Mondiales, Images et Son, et enfin la S.S.E. – Société Spéciale d'Entreprise : des raisons sociales où il est soudain beaucoup question d'images. Mais MICHELSON sait ce qu'il fait.
 
En effet, cette petite télévision est un énorme coup : "Le Gouvernement français a prévu d'équiper en télévision Paris, Lille, Lyon mais pas Marseille". Ces mots sont prononcés par Jacques MEYERMinistre de la France. Ce qu'il annonce est ahurissant : la RTF devra renoncer au Midi. Télé Monte-Carlo sera la seule télévision du Sud de la France et ce sera MICHELSON qui l'aura.
 
Tout cela provoque un tollé général : Comment le Ministre de tutelle de l'époque – François MITTERRAND – a-t-il pu approuver un tel acte ? S'ensuivent des discussions houleuses pour tenter de comprendre comment on a laissé s'introduire un partenaire privé dans une affaire dont la légitimité ne tient que d'appartenir à des États.
 
Jacques MEYER est contraint d'annoncer que "tant que MICHELSON sera là, les demandes d'implantations (de T.M.C.) auront peu de chance d'être accueillies par le Gouvernement français".
 
Qu'à cela ne tienne, MICHELSON se retire de la S.S.E. et de Propagande et Publicité au profit du Prince dont il devient Conseiller-technique.
 
La voie est libre ; le 5 juillet 1951, la Sofirad signe une nouvelle promesse avec la S.S.E. sur T.M.C.
 
T.M.C. pour solde de tout compte de Radio Impérial ? Le compte est bon pour MICHELSON. Il peut maintenant passer à l'étage suivant car MICHELSON a trouvé un trou dans la carte politique, un vide sans État entre la France et l'Allemagne : c'est la SARRE.
 
Ce territoire autonome lui inspire un projet grandiose, exploiter rien moins que trois radios : R.M.C., Europe 1, Radio Sarre et deux télévisions : T.M.C. et Télé Sarre.
 
Il regroupe son ensemble de sociétés sous un holding international Images et Son comprenant la S.S.E., T.M.C., Europe 1, Propagande et Publicité, Éditions de Monte-Carlo, Spectacles et Programmes, Actualités Mondiales. En France, la société Télécompagnie, en Sarre Telesaar, MICHELSON a prévu une série d'accords entre toutes ses sociétés autour de la société Propagande et Publicité qui en assure la régie commerciale.
 
Pour mettre en place cet échafaudage, il faut des moyens techniques et financiers et ceux qu'ils trouvent sont si marqués qu'ils signent à eux seuls le caractère politique de cette affaire tout en augurant son succès commercial.
 
Le premier appui est d'abord technique. C'est la société RVB-R.I (Robert Vorms Budy-Radio Industrie) dont le cerveau est Henri DE FRANCE. Cet excellent chercheur a acquis auprès du Gouvernement français un énorme marché pour fabriquer de nouveaux radars et son standard d'écran de télévision 819 lignes. Ce formidable ingénieur voulait imposer, avec 50 ans d'avance, un écran à haute définition et T.M.C. serait la démonstration de la qualité de ces écrans tout comme l'émetteur R.B.V. serait celui qui serait utilisé pour la Sarre et la Principauté.
 
Le deuxième appui est financier et monégasque puisqu'il vient d'un petit homme aux yeux rusés et pétillants, autodidacte : cet ancien petit Comptable grec est devenu Banquier grâce à ses introductions dans les liaisons des échanges du marché libre des devises et des métaux de Tanger.
 
Cet homme – Constantin LIAMBEY – s'est si habillement immiscé dans la vie locale monégasque que son imprimatur est nécessaire pour la bonne suite des événements, car l'affaire Images et Son est aussi le centre des préoccupations princières pour établir l'indépendance de Monaco. Pour cela, il y aura donc la Banque de LIAMBEY : la Banque des Métaux Précieux.
 
Depuis le début de cette affaire, le Prince Rainier affirme sa profession de foi, il n'approuvait pas l'assujettissement de son pays à Vichy ou à l'Allemagne, ce n'était pas pour subir sans broncher la tutelle de la France. Paris a compris les enjeux de ces histoires de radiotélévision.
 
Aussi, signée le 21 mars 1953, la dernière convention de mise en œuvre de l'option T.M.C. diffère du document initial par deux détails de mauvais augure : l'autorisation d'installer des émetteurs en France est retirée et le nom de MICHELSON n'est plus mentionné.
 
Rainier nomme César-Charles SOLAMITO à la présidence de R.M.C., il est un peu plus âgé que le Prince mais il a la même fougue et les mêmes ambitions nationales. Papier et stylo vont s'unir pour une guerre coloniale des ondes. Monaco la perdra au bout du compte, provisoirement avec le temps peut-être.
 
Le 19 novembre 1954, c'est l'inauguration de T.M.C.
Pour Monaco, cette date marque à la fois la première pierre d'un groupe de médias européen et la prise de contrôle de l'espace hertzien périphérique français – y compris à la télévision privée.
 
Incroyable, le petit État sous tutelle deviendrait le meneur de jeu de son chaperon ; ce contrat, établi par SOLAMITO, est de fait une déclaration unilatérale d'indépendance. Il faut que la France remette Monaco dans le droit chemin de la dépendance. Propagande et Publicité, donc MICHELSON, est aussitôt privée de ses revenus immédiats.
 
MICHELSON, fort de ses accords et des appuis financiers de Constantin LIAMBEY, avait lancé la construction d'un bâtiment d'avant-garde devait abriter les studios de R.M.C. et T.M.C.
Dépenses fabuleuses pour un bâtiment de verre sous un immense voile de béton présentant une technique pas encore maîtrisée qui s'écroulera, entraînant avec lui 300 millions de francs.
 
Ceci n'arrange en rien les affaires des actionnaires, RVB-R.I d'une part, et LIAMBEY de l'autre avec la Banque des Métaux Précieux car l'un des plus gros clients, inquiet de ces histoires de radio, s'est présenté au guichet pour retirer ses avoirs, tout, tout de suite et en or.
 
Voilà les coffres de LIAMBEY vides, LIAMBEY ayant commis une énorme bourde. L'entreprise PASTOR, qui avait vraiment beaucoup d'argent chez lui, ne lui avait pas pardonné que la Banque des Métaux Précieux ait conclu avec son concurrent – FONTANA – la construction de ce fameux bâtiment. Ce retrait contraint la banque à la faillite le 2 août 1955. Le 14 septembre, Radio Industrie est en règlement judiciaire.
 
C'est la catastrophe, à Monaco on voit l'effondrement d'une banque qui détient des comptes de l'État que son importance l'a impliqué dans toutes les affaires publiques et privées du pays. L'État, consterné, voit s'effondrer ses ambitions de pôle média européen.
 
Mais au Gouvernement français, on n'en est pas moins embêté. Bien sûr cette radio et cette télé les intéressent, mais il y a surtout ce fameux contrat de radars avec RVB-R.I. Il faut absolument sauver RVB et aussi T.M.C. avec Propagande et Publicité.
 
On appelle ONASSIS, adversaire de LIAMBEY. ONASSIS rentre en catastrophe mais les jeux sont faits. Sur les ondes de Sa radio, S.A.S. le Prince Rainier s'adresse à son peuple : "Une banque privée locale a pris des engagements excessifs dans des affaires de radio et télévision dont nous ne pouvons nous désintéresser, pour autant qu'il s'agit de l'équipement national au service du prestige de Monaco".
 
C'est la curée, MICHELSON est hors-jeu. Puisque c'est sa personne qui gêne, il se retire en vendant, à crédit, la totalité de ses parts du holding Images et Son. Joli tour de passe-passe : un actionnaire en difficulté en devient le créancier. La France règlera ce problème avec un homme de confiance qui apporte de l'argent et des solutions quand les autres n'apportent que des dettes et des problèmes ; cet homme s'appelle Sylvain FLOIRAT.
 
Cet homme, hors du commun, a entrepris après son Certificat d'Études de monter à Paris voir sa sœur qui y habite, fort modestement, et y faire fortune. Apprenti forgeron, il n'a qu'une parole et une morale et il s'y tient, cela lui permettra de construire un immense empire qu'il laissera par la suite à celui qu'il aurait aimé avoir comme fils : Jean-Luc LAGARDERE.
 
Sylvain FLOIRAT donc, juste après la guerre, achète à l'État français un stock de ferraille qui s'avère être une flottille d'avions neufs non assemblés. Il les louera bientôt en Indochine aux fins stratèges français qui les lui ont vendus. Mais ce service est payé sur place, en PIASTRES, objet d'un fameux trophée puisqu'elles valent à Paris près de 7 fois leur cours en Indochine.
 
Pour "services rendus", le Ministre des Finances autorise FLOIRAT à rapatrier ses piastres au taux parisien.
 
Ce cadeau est somptueux, mais pas tout à fait désintéressé car en 1955, les radios souffrent d'un point : "toute dépense d'argent public doit faire l'objet d'une loi" et pour cela, il faut savoir combien ça coûte, et il faut un intermédiaire qui permettra de différer la prise de contrat par l'État. L'argent des piastres de FLOIRAT va permettre de porter les intérêts français.
 
Forgeron de génie du Gouvernement, le fer qu'il bat pour lui se change en or, et des Ministres – même les Premiers – sont toujours pendus à son téléphone.
 
Dès septembre 1955, FLOIRAT avait négocié avec l'Administration provisoire le transfert des actions du groupe Images et Son. FLOIRAT avait racheté les actions concernées mais en plus il avait repris, au comptant, les créances douteuses de MICHELSON sur la Banque des Métaux Précieux avec, il est vrai, une facilité de paiement : quinze anuités sans intérêts.
 
Les radars étaient sauvés.
 
Quant aux histoires de radiotélévision, il voulait voir de ses propres yeux. Il effectue une visite à Europe 1 puis à T.M.C., accompagné de sa fille Simone et de ses deux petits-fils, Sylvain et Bernard. Là, FLOIRAT, avec son flair habituel, sentit que ces nids de saltimbanques seraient une fontaine miraculeuse qui ne demandait qu'à jaillir.
Propagande et Publicité va pouvoir "faire du gras" aussi grâce à Louis MERLIN chargé de récolter la publicité pour Images et Son.
 
Tout semble baigner dans cet ensemble de radio et télévision qui a, pour lui tout seul, le monopole des ondes dans le Sud de la France.
 
Oui mais ! La P.Q.R. ne l'entend pas de cette oreille, ils sont nombreux les titres des quotidiens à crier au loup : Ouest FranceLa Dépêche du Midi – bien d'autres mais aussi, et surtout, Nice Matin. La puissance publicitaire de Propagande et Publicité va ruiner leurs journaux.
 
FLOIRAT a compris, on ne lui laissera jamais rien faire de T.M.C.
 
Michel BAVASTRO dirige le Syndicat de la Presse Régionale. Il dénonce "la tentative illégale de tourner les dispositions interdisant la publicité à la R.T.F. par le biais des émetteurs de Mont Agel appartenant à la télévision monégasque", ce qui constitue une véritable atteinte à la souveraineté nationale.
 
Michel BAVASTRO a vécu la création de cette nouvelle télévision comme une provocation.
 
En septembre 1957, un acheteur désirant garder l'anonymat offre 240 Millions à Sylvain FLOIRAT pour acheter T.M.C. : marché conclu. Le client, c'est Nice-Matin. BAVASTRO s'explique : "Nous demeurerons toujours disposés à donner notre plus entier concours à toute mesure tendant à supprimer des antennes que rien ne peut justifier". Et BAVASTRO propose d'offrir son option à la France à la condition qu'elle fasse cesser ces émissions scandaleuses.
 
La République sait se montrer bon prince, elle confie les actions de BAVASTRO à la Sofirad. Nice-Matin s'est fait avoir.
 
Le 5 septembre 1958, Sylvain FLOIRAT tient une conférence de presse : "Contrairement à ce qui a été annoncé, T.M.C. n'est pas devenu, ne devient pas et ne deviendra pas relais de la R.T.F." FLOIRAT garde T.M.C. qu'il vient de vendre par un tour de passe-passe.
 
La Sofirad échange les actions offertes par Nice-Matin contre des actions Images et Son. Pour FLOIRAT, le compte est bon, il garde l'argent de BAVASTRO, cheval de Troie malgré lui.
 
Pour ce qui concerne T.M.C., ce ne fût là qu'une simple affaire d'argent car les dés étaient jetés. Jamais T.M.C. n'aurait la possibilité de construire ses émetteurs sur le territoire français. S'en était fini de la belle aventure.
 
T.M.C. continuerait d'émettre depuis le Mont Agel, FLOIRAT se consacrera à Europe 1 et délaissera presque toutes les sociétés du groupe Images et Son, les laissant sommeiller. Peut-être qu'un jour…
 
En 1970, son petit-fils Bernard, passionné de sport automobile, fit la connaissance d'un jeune homme aussi passionné que lui : Joseph DE RACO. Une grande amitié s'instaura entre les deux hommes et Sylvain FLOIRAT se prit de sympathie pour ce jeune homme qui était mécanicien, comme lui au même âge, issu aussi d'une famille modeste. Le courant passa et "Jojo", ce fût son surnom, intégra la famille FLOIRAT.
 
En 1976, Bernard et Joseph, sur la fin d'une épopée en sport automobile, F3, prototypes, rallyes et F2, et sur le quasi-retrait de MATRA des courses automobiles (à cette époque, Jean-Luc LAGARDERE avait repris les rênes du groupe FLOIRAT) décidèrent de se consacrer à une occupation malheureusement délaissée par le groupe : l'Audiovisuel.
 
Voilà nos deux compères débarquant à Monaco avec la bénédiction de Sylvain FLOIRAT et Henri DE FRANCE (eh oui, revoilà Radio Industrie) qui leur confièrent Propagande et Publicité afin d'y exercer leurs nouveaux talents de producteurs.
 
Ils emmènent, dans leurs valises, un ami photographe – Jeff LEHALLE – qui sera, grâce à son talent artistique, leur futur cameraman et trouvent, sur place, un jeune réalisateur – Geroges GIAUFRET – qui les initiera aux techniques de la télévision en échange de leur passion pour l'automobile.
 
Bien vite, il fallait changer la raison sociale car elle sonnait faux et trop ringarde pour nos deux compères.
 
Joseph DE RACO proposa SAMIPA : Société Anonyme Monégasque d'Information et de Productions Audiovisuelles. Cela plut à la famille et l'on procéda à une augmentation de capital, et en avant pour le renouveau.
 
En 1986, Sylvain FLOIRAT se retira définitivement des affaires. Il avait, dès 1974, déjà laissé les rênes du groupe qu'il avait créé à Jean-Luc LAGARDERE, le fils qu'il n'avait pas eu, et on sait ce qu'il en a fait.
 
Joseph de Raco racheta les actions de SAMIPA et en devint l'actionnaire majoritaire.
 
Aujourd'hui, SAMIPA porte encore le relais de ce qui fut l'épopée de la télévision en Principauté, et démontre l'espoir qu'un jour naîtront certainement les projets, toujours aussi fastueux, qu'avaient émis ses créateurs.